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C’est quoi l’intelligence coopérative ?

Par Jean-Michel PHILIPPON

L’approche de l’intelligence coopérative est grandement inspirée par l’œuvre du psychologue clinicien et spécialiste de l’analyse transactionnelle, Claude Steiner. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Des scénarios et des hommes, ainsi que d’un manuel de coopération publié dans une revue scientifique à la fin des années soixante-dix. Spécialisé dans les signes de reconnaissance et plus particulièrement sur la façon d’exprimer les émotions, Claude Steiner a construit un manuel de coopération en communauté. S’appuyant sur de nombreux cas concrets, il a traité le thème de la coopération au sein de toutes sortes de groupes, allant de la famille à l’entreprise, en passant par des associations ou des groupes de quartier. Si l’ouvrage demande à être remis dans le contexte de notre monde actuel, il n’en reste pas moins une aide précieuse à la compréhension des mécanismes favorables ou défavorables à la coopération entre les individus d’un même écosystème.

Individualisme VS individualité

Dans ce manuel, Claude Steiner tient à faire une distinction essentielle et fondamentale entre deux conduites de vies possibles d’un individu au sein d’un collectif, celle de l’individualisme et celle de l’individualité.

La première est clairement désignée comme un fléau à la coopération. Une personne individualiste va constamment agir en compétition avec les autres membres d’un groupe, estimant que sa réussite individuelle s’oppose à celle des autres. L’individualiste raisonne en termes de pénurie, comme au moment du partage d’un gâteau, où la grosseur de la part de l’un, diminue obligatoirement la part des autres. Cette compétition engendre des jeux de pouvoir entre les personnes, les isole, détruit l’esprit collectif tout en développant des formes de paranoïa. L’individualisme est fortement encouragé dans nos sociétés depuis longtemps, et ce dès la petite enfance principalement par le biais de l’éducation qui ne reconnaît et ne récompense que la réussite individuelle.

La deuxième conduite de vie possible d’un individu dans un collectif est l’individualité. L’individualité raisonne en termes d’abondance, postulant que la réussite de l’un ne diminue pas la réussite de l’autre, bien au contraire. L’individualité est la prise de conscience par une personne de son unicité et de son altérité, qui ne se compare pas aux autres mais qui se cumule. Par la diversité et la complémentarité qu’elle produit, l’individualité est un enrichissement pour l’ensemble du collectif ainsi que pour chacun de ses membres. Avec cette conduite de vie par l’individualité, le gâteau grossit quand on le partage.

L’intelligence coopérative va stimuler la complémentarité par le soutien de chaque individualité, afin de récolter toute la richesse de l’altérité. Dans l’intelligence coopérative la différence est un atout et l’uniformité un handicap. L’uniformité pousse à la comparaison sur des critères communs, donc réducteurs. L’individualité pousse à la comparaison sur des critères différenciants et additionnels, donc enrichissants.

L’intelligence coopérative ; une intelligence collective adaptée à l’entreprise

Si je reconnais la pertinence des processus de l’intelligence collective, je reconnais aussi que certains de ces processus sont trop éloignés de la réalité du terrain de l’entreprise. L’intelligence collective peut alors apparaître pour un dirigeant ou un manager un concept certes intéressant, mais difficilement applicable dans la réalité quotidienne de l’entreprise. Les acteurs de terrain sont beaucoup plus sensibles et plus à l’aise avec des outils et des méthodes, plutôt qu’avec des concepts, même si ces outils et ces méthodes se construisent le plus souvent sur la base de concepts.

Nous sommes actuellement noyés dans un flot de propositions de travail et d’organisations basées sur le « CO ». Co-organiser, coconstruire, codévelopper, codécider. Ce tsunami marque bien l’ambition de voir un avenir de travail dans lequel le collectif serait partout. La puissance de ce tsunami est une réponse proportionnelle à la concentration individualiste du pouvoir vécu durant de nombreuses années dans nos organisations. Ce tsunami pose trois questions principales. Premièrement est-ce vraiment réaliste ? Deuxièmement est-ce toujours le plus efficace en termes de performance pour l’entreprise ? Et enfin troisièmement, est-ce le mieux pour le bien-être des acteurs ? Je pense sincèrement que non. Non le tout collectif n’est pas réaliste ; l’histoire nous l’a prouvé. Non le tout collectif n’assure pas une performance absolue ; de grands échecs en sont issus. Non le tout collectif ne procure pas le bonheur de tous ; la vie au quotidien nous le démontre régulièrement.

L’entreprise n’est pas un monde à part dans l’univers, elle répond aux mêmes lois. Lois qui démontrent la pertinence et la justesse d’être et d’agir non pas selon les modes ou les tendances, mais selon la réalité même des situations rencontrées. Or, ne l’oublions pas, cette réalité en entreprise est une réalité très pragmatique, qui demande des actions concrètes.

C’est ainsi que pour être plus en phase avec le monde pragmatique de l’entreprise, je propose l’approche de l’intelligence coopérative.

L’intelligence coopérative est une variante de l’intelligence collective qui en conserve néanmoins tout l’esprit initial et la philosophie.

Les différences majeures sont de deux ordres.

Agir ensemble

La première différence est que l’intelligence coopérative place l’action en premier pour aller vers le développement de l’intelligence. Dans l’intelligence coopérative c’est l’opérationnel et surtout la manière de l’accomplir qui créent le lien entre les personnes. Dans l’intelligence coopérative c’est le fait de travailler ensemble qui fait le lien. L’action devient le liant et crée le lien.

Dans l’intelligence collective on part du principe que si des individus sont bien ensemble, ils travailleront bien ensemble. L’intelligence coopérative part de l’inverse, et considère que s’ils travaillent bien ensemble, dans un esprit de coopération et d’entraide, ils seront bien ensemble. Le « bien-être ensemble » est une conséquence du « bien travailler ensemble » et non une cause préalable et nécessaire.

Depuis toujours, dans le travail, nous avons tendance à appliquer au sujet de la performance et du bien-être, ce que nous appelons en mécanique quantique le principe d’indétermination d’Heisenberg. Ce principe affirme qu’il est difficile de mesurer et d’agir simultanément sur deux propriétés physiques complémentaires d’une même particule. Par ce principe, nous avons construit nos schémas mentaux sur la conviction qu’augmenter la performance abaissait le niveau de bien-être et inversement. L’intelligence coopérative permet de contrer cette opposition de principe en combinant l’évolution de la performance avec celle du bien-être, en se focalisant sur le « bien travailler ensemble ».

La mission et les objectifs sont les supports concrets des processus au développement de l’intelligence coopérative. L’intelligence collective se vit très bien au sein de communautés de consultants ou de formateurs qui vont tester son efficacité au travers d’exercices de simulation, ou d’activités créatives et ludiques. Dans le concret de l’entreprise, avec des personnes moins ouvertes à ce genre de pratiques, et avec des sujets très concrets et des enjeux personnels, l’efficience de l’intelligence collective devient beaucoup plus incertaine. Le travail en intelligence collective est très performant pour ouvrir pleinement les champs des possibles en activant l’imaginaire et la créativité. Pour ce qui est des situations plus opérationnelles et tangibles dans lesquelles le passage à l’action est impératif et limité dans le temps, ce type d’approche est moins performant. La plus grande focalisation de l’intelligence coopérative sur les aspects opérationnels, lui confère une meilleure adaptation aux situations de terrain vécues par tous dans le quotidien du travail.

L’intelligence coopérative engendre la création de ses propres processus de fonctionnement, et par cela, elle engendre également son propre développement. Tel un processus autocatalytique, par l’utilisation des boucles de rétroactions et d’auto-apprentissage, l’intelligence coopérative grandit et se renforce au fur et à mesure de la réalisation de sa mission. Puisqu’elle décide elle-même de ses propres processus, elle peut décider autant qu’elle le souhaite et au rythme qu’elle souhaite, de les modifier, d’en changer ou d’en créer de nouveaux. Plus l’intelligence coopérative travaille et vit, plus elle devient intelligente et plus les individus qui la composent agissent en coopération et deviennent eux-mêmes des contributeurs de son développement.

C’est en forgeant que l’on devient forgeron, et c’est en coopérant que l’on devient intelligent.

La dynamique de l’intelligence coopérative part du « faire ensemble » pour aller vers le « être ensemble ». Les liens et les interactions entre les individus se construisent et se renforcent dans l’action, à l’image des circuits neuronaux qui se développent quand les neurones sont sollicités par l’action de la réflexion et de l’apprentissage. La stimulation cérébrale de la réflexion permet de répondre à une problématique donnée, mais permet également de développer et d’améliorer la capacité cognitive à répondre à toute autre problématique. Pour le cerveau, chercher une solution ne sert pas uniquement à résoudre un problème particulier, mais sert aussi à augmenter son potentiel à résoudre plus facilement et plus rapidement les futurs problèmes. L’intelligence coopérative applique ce même principe.

Equité entre le « je » et le « nous »

La deuxième différence est que dans l’intelligence coopérative, l’individualité de chaque membre du groupe reste toujours très présente et très active. Les individualités ne sont pas intégrées dans le collectif, elles sont en interdépendance avec le collectif. Dans l’intelligence coopérative le « je » et le « nous » sont deux entités qui vont travailler ensemble sans que l’une prenne le dessus sur l’autre et que le « je » disparaisse dans le « nous », ce qui peut être le cas en intelligence collective. L’intelligence coopérative met en synergie, de façon équitable et adaptée au contexte, l’individu et le collectif. Au-delà de la coopération entre les membres d’un groupe, l’intelligence coopérative fait aussi coopérer l’intelligence collective et l’intelligence individuelle, les deux se nourrissant l’une l’autre.

Pour faire une présentation la plus complète possible, je dirais que l’intelligence coopérative c’est un ensemble de processus au sein d’un groupe, permettant à chaque membre d’être plus performant dans son travail, individuel ou collectif, grâce à l’aide et au soutien du groupe ou de certains membres du groupe. L’intelligence coopérative demande que chacun, prenne les besoins des autres en considération, afin que le collectif avance avec le plus de satisfactions individuelles possibles.

La meilleure façon de réussir collectivement est d’aider chacun à faire sa part.

 « L’intelligence humaine unit le cœur à la raison. L’intelligence coopérative unit la solidarité à la responsabilité. »

Pour découvrir plus en détail l’intelligence coopérative, sa mise en oeuvre pratique au sein d’une organisation et le rôle essentiel que vont jouer les managers dans ce nouveau « savoir travailler ensemble », je vous invite à lire mon dernier ouvrage : « La nouvelle vie des managers ; devenir leader de l’intelligence coopérative. » aux éditions Géréso.

 

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