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« Remettre l’humain au centre de l’entreprise » : bullshit ou pas ?

Par Jean-Michel PHILIPPON

« Il faut remettre l’humain au centre de l’entreprise ! »

Mais qui n’a jamais entendu cette phrase, telle une invocation prononcée par quasiment tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’organisation du travail ? Personne ! Je pense sincèrement que c’est la phrase la plus populaire, pour ne pas dire populiste, entendue dans le milieu de l’entreprise ces derniers temps, et relayée bien entendu par tous les cabinets de conseil en organisation. J’avoue, moi aussi l’avoir prononcée à de multiples reprises, trouvant sa signification très humaniste, inspirante et pertinente. Cette phrase est tellement relayée, qu’elle en deviendrait une sorte de mantra, qu’il suffirait de répéter à longueur de journée pour qu’elle finisse par se réaliser. Nous pouvons l’avouer entre nous, c’est un bon teasing de conférence et une bonne base line de plaquette. Il ne faut pas nier son coté inspirant et donc très « marketing » qui entraine l’adhésion d’une grande majorité d’entre nous. Du moins de tous ceux qui pensent, comme moi, que l’homme, en tant qu’être humain n’a peut-être plus ou pas la place qu’il mérite dans l’entreprise. Aujourd’hui je vous invite à aller creuser dans cette fameuse invocation, pour découvrir ce qui se cache derrière, et si tout cela n’est que du bullshit ou pas.

Elle veut dire quoi cette phrase ?

Menons l’enquête et décortiquons cet énoncé. Pour cela je vous propose de le faire mot par mot, en commençant par le plus impactant qui est le mot « Humain ». L’humain est ici à considérer comme l’être constitué d’une nature différente de l’animal et différente également des êtres divins et pour certains de Dieu en particulier. Il est donc constitué de tout ce qui le différencie de ces deux extrémités, avec ses besoins et ses désirs et a fortiori avec ses forces et ses faiblesses. C’est aussi un être constituant l’humanité à laquelle il participe par le respect des valeurs humaines. Hum…besoins, désirs et valeurs humaines…nous sommes peut-être là sur une première piste.

Voyons maintenant ce qu’il en est du mot « centre ». En parallèle de ce qui vient d’être dit précédemment sur l’humain, le centre se situe généralement lui aussi au milieu des extrémités. L’humain serait donc au centre de la nature et aussi très souvent centré sur sa propre nature, ce qui lui confère un caractère d’individualité relativement fort. Le centre c’est aussi le milieu, qui lui-même est une position centrale, mais aussi un espace d’appartenance, comme par exemple le milieu social ou le milieu des affaires. Hum….nature, individualité et appartenance…ne serions-nous pas sur une deuxième piste ?

Le mot « entreprise » est lui aussi à analyser. L’entreprise est tout d’abord un lieu ou un espace, dédié à la mise en œuvre d’un projet. C’est donc un lieu où l’on entreprend, c’est-à-dire où l’on se saisit de quelque chose pour réaliser autre chose. Cette réalisation et cette œuvre constituent la raison d’être de toute entreprise, celle de la transformation. Prenez n’importe quelle entreprise, de n’importe quel domaine ou secteur d’activité, elle est toujours le lieu d’une transformation. Cette transformation qui n’est pas naturelle, mais initiée par la volonté humaine, nécessite un savant mélange de savoir-faire et d’organisation, de compétences et de processus. Hum…transformation, compétences et processus…une troisième piste ?

Enfin voyons maintenant le verbe du début de phrase qui est « remettre ». Remettre, signifie mettre de nouveau, qui peut se traduire par repositionner. Ne dit-on pas « remettre les choses à leur place », ou « remettre les pendules à l’heure » ? Si l’on suit cette logique, le fait de vouloir remettre, présuppose que l’élément en question aurait été déplacé d’une position initiale qui était la bonne, ou du moins qui était meilleure que celle actuelle. Cette façon de voir les choses, assimile ainsi le verbe « remettre » à une volonté de réparation d’un état actuel imparfait pour retrouver un état initial, peut-être pas parfait, mais au moins plus juste. Le verbe « remettre » donne ici l’idée d’une dégradation dans le temps et d’un préjudice subi qu’il faudrait réparer. Voici donc les derniers indices de cette enquête de mots qui sont : position, juste et réparation.

La fin de cette analyse, me pousse à conclure sur la forme d’une traduction expliquant cette phrase bateau avec d’autres mots.

En fait cette phrase parle d’une réparation à effectuer dans un lieu de transformation, mélange de compétences et de processus, au sein duquel un être de besoins et de désirs aurait perdu sa position naturelle d’individualité et d’appartenance, et cela dans le but de lui retrouver une position plus juste et plus en accord avec les valeurs humaines. On peut convenir, je vous l’accorde, que cette dernière phrase est beaucoup moins inspirante et bankable que la première ! Mais sa précision peut, a minima, nous permettre d’en extraire son essence et sa pertinence.

En tout premier, nous voyons tous, que malgré les répétitions de cette phrase à toutes les sauces et par tous les cuisiniers, les choses ne bougent pas vite dans l’entreprise. Son système d’organisation actuel n’a pas fondamentalement changé depuis que ce mantra est répété sans cesse. Il n’a pas vraiment changé non plus depuis l’organisation scientifique du travail de M.TAYLOR, ni de sa version plus moderne portée par le Toyotisme de M.ONO. Par-ci, par là, quelques mouvements se font néanmoins sentir. Entreprises libérées ou libérantes, voire responsabilisantes font parler d’elles. Des formes de managements plus participatifs ou coopératifs secouent ici et là quelques volontés de changement. Mais ceci n’avance vraiment pas vite et cette réparation d’un préjudice qu’aurait subi l’humain en étant évincé de son milieu naturel, semble bien délicate et bien fragile.

Alors cette phrase est-elle du bullshit ou pas ?

En un mot est-elle efficace pour l’intention qu’elle souhaite porter ? Et au final débouche-t-elle vers du concret ? A l’heure de la digitalisation, de la robotisation, de l’intelligence artificielle, de l’explosion du nombre d’autoentrepreneurs, de l’intraprenariat et du télétravail, cette phrase a-t-elle encore un sens ?

Nous partons d’un postulat de départ qui est faux. Celui de penser que l’humain ne serait plus au centre de l’entreprise. Mais il est toujours au centre et il l’a toujours été. Depuis que l’entreprise existe et jusqu’à nos jours, l’entreprise est faite d’hommes et de femmes. Derrière les chiffres des bilans, des comptes de résultats, des objectifs, des stratégies, des réussites et des échecs, il y a toujours des hommes et des femmes. L’humain est toujours au centre de l’entreprise, et toute l’entreprise tourne autour de lui.

L’entreprise non-humaine n’existe pas, l’entreprise inhumaine, oui.

Et c’est justement parce qu’il est au centre que l’humain souffre et ressent la pression de tout le reste qui tourne autour de lui. C’est aussi parce qu’il est au centre que l’entreprise continue malgré tout de grandir et d’innover.

Et c’est parce que l’humain est au centre qu’il faut lui donner de l’attention.

Pendant longtemps nous avons, nous humains, construits des processus de fonctionnement et des règles d’organisation en oubliant tout simplement qu’au milieu, en plein milieu, il avait des hommes et des femmes. Cet oubli nous le payons cher aujourd’hui. Nous le payons par un fort désengagement des salariés et malheureusement aussi par de grandes souffrances. Il y a eu un temps où tout devait être orienté satisfaction client, coûte que coûte. Mais le prix à payer de cette stratégie est trop élevé et en devient inefficace. L’entreprise doit regarder de nouveau en son centre, là où se trouve son plus grand capital, l’humain.

Ce n’est donc pas l’humain que l’on doit remettre au centre de l’entreprise, c’est l’entreprise qui doit se recentrer sur l’humain, sa plus grande richesse. Sans argent on ne fait pas grande entreprise, mais sans humain, on ne fait rien.

Ce n’est pas l’humain qui doit bouger, c’est l’entreprise qui doit se bouger.

Après plusieurs années passées en entreprise, je peux vous affirmer qu’une très grande part des problèmes perçus par les directions d’entreprises, sont d’après elles d’origine humaine. Oui, pour elles, l’humain est bien au centre, mais au centre des problèmes. Pour remédier à ces problèmes, elles décrètent de nouveaux processus et de nouvelles règles. Elles ne voient toujours pas que l’humain est au milieu de cette architecture contraignante, et que la pression se fait encore plus forte, provoquant ainsi de nouveaux problèmes. L’entreprise ne voit pas clairement que le désengagement et le malaise au travail sont des conséquences et non des causes.

Il est temps de changer la perception que l’humain est au centre des problèmes, pour prendre conscience qu’il peut être au centre des solutions.

En entreprise, nous parlons de ressources humaines. Je n’ai jamais aimé ce terme. En effet une ressource est quelque chose d’extérieur que l’on utilise pour réaliser un projet. Mais l’humain n’est pas à l’extérieur de l’entreprise, il est en plein milieu. L’humain n’est pas ressource, il est capital. Et franchement je ne trouve pas que les entreprises portent suffisamment attention à leur capital humain. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elles n’ont pas conscience à quel point il est en plein milieu.

Processus rigides, règles complexes, contrôles systématiques, reportings excessifs, management directif, communication défaillante, défaut de régulation, dégradation de la confiance, perte de sens, absence de valeurs, insuffisance de vision, manque d’exemplarité, la liste est longue de tous les satellites parasitaires tournant autour du centre qu’est l’humain. Les processus deviennent alors plus importants que le capital humain et transforment l’entreprise en un lieu inhumain. A l’image d’un corps, les couches de graisses successives accumulées autour du cœur finissent par l’empêcher de battre. La méthode « lean » et « le lean management » ont bien tenté de réduire cette graisse inutile et néfaste, mais l’amélioration n’a été qu’en surface et souvent plus tournée vers une amélioration de productivité plutôt que d’humanité. L’approche par la qualité de vie au travail est une très belle politique qui porte ses fruits en mettant des limites et des garde-fous, mais qui ne change pas le système en profondeur. Quant aux dernières initiatives censées favoriser le bonheur au travail, du baby-foot au cours de yoga, ce ne sont que des artifices qui permettent justement au système de ne pas avoir à changer.

C’est un changement profond de nos systèmes d’organisation qu’il faut engager.

Cela passe par un changement de regard, un changement de paradigme sur l’énorme potentiel que l’humain est capable d’apporter dans l’entreprise, à la condition de lui faire confiance et de ne pas l’étouffer par des tonnes de procédures imposées et contraignantes.

En conclusion, la phrase demandant de remettre l’humain au centre de l’entreprise est à la fois juste et fausse.

Elle est fausse dans la forme parce que l’humain a toujours été au centre et que ce n’est pas lui qu’il faut déplacer. C’est le regard de l’entreprise qu’il faut recentrer sur l’humain. Elle doit lui faire confiance, lui donner de l’autonomie, l’impliquer dans le changement, le rendre acteur de la réussite collective et créateur de l’innovation. Elle doit répondre à ses besoins de réalisation de soi, de son besoin d’appartenance, de son envie d’être acteur et co-créateur d’une vision d’avenir ambitieuse.

La phrase est juste dans le fond, par son intention de nous alerter sur le fait de faire attention à l’humain dans l’entreprise, car c’est lui son capital le plus précieux. Elle nous montre aussi la dualité de ce capital qui est à la fois fragile, l’humain n’est pas un robot, et à la fois tellement fort par sa capacité à créer et à innover. C’est pour cela qu’il est souhaitable que cette phrase soit dite et redite, afin qu’elle finisse par s’inscrire dans les esprits pour reconstruire l’entreprise de demain.

Donc cette phrase n’est pas du bullshit, mais ce n’est qu’une phrase.

Et ce n’est pas parce qu’elle est très peu suivie de faits concrets que cela en diminue sa pertinence. Derrière cette phrase réside un changement de paradigme profond de l’organisation de nos entreprises, et là, ce ne sont plus des mots qu’il faut prononcer, mais des actions qu’il faut réellement engager et rapidement.

Je ne suis pas de ceux qui, face à cette difficulté à changer de regard, souhaitent tout renverser. Plus de chefs, plus de patrons, finis les managers, à bas les règles, vive la pyramide inversée et l’auto-organisation à tous les étages. Là encore il est bon de se méfier des extrêmes et de rester centré sur un juste milieu et un milieu juste. Il y a de bons chefs, de bons managers et de bons patrons. Il y a des règles utiles et des processus performants. Il y a des organisations efficientes et des pratiques managériales bienveillantes. Toutes ces bonnes choses, présentes heureusement dans certaines entreprises, ont toutes un point en commun, elles respectent le capital humain. Elles l’écoute, le forme, l’accompagne, le soutient, le développe, lui fait confiance et lui donne confiance. Dans ces entreprises, l’humain est vu comme un acteur engagé qu’il faut impliquer et non comme un exécutant de processus qu’il faut contrôler.

L’entreprise a toujours été et sera toujours une affaire d’hommes et de femmes engagés. Là est son cœur, ne l’oublions pas.

Jean-Michel PHILIPPON www.initiumcoaching.com

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